Gagner (d’avance ?), comme Aurélien

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Raelsan en feat, j’pars avec un handicap

Nous sommes en 2013.

Gringe, qui vient de retrouver son acolyte des débuts pour la sortie du premier album des Casseurs Flowters, est tout à fait lucide sur la situation : son ami de jeunesse, avec qui il cultivait l’art de la loose et de la procrastination est devenu, en une dizaine d’années et 2 albums, l’un des artistes Français les plus reconnus et respectés.

Alors qu’ils s’apprêtent à ré-enregistrer ensemble, leur différence de “niveau” est monstrueuse, comme cela est fort bien raconté dans l’épisode 5 de la série documentaire “Montre jamais ça à personne” sortie sur Amazon Prime Vidéo.

Mais ce que l’on découvre d’encore plus surprenant dans ces archives, de l’aveu même d’Orelsan, c’est qu’à la base, c’est bien Gringe qui était le plus fort des deux !

Déjà vu

Cela m’a rappelé, dans un autre domaine, la relation entre les joueurs de football Zidane et Dugarry, amis de longue date, dont les destins ont été extrêmement différents :

L’un étant considéré comme un Dieu vivant, pouvant presque prétendre au Panthéon (après avoir eu son visage affiché sur l’Arc de Triomphe). Le second étant régulièrement moqué comme un des plus mauvais attaquants ayant joué en équipe de France.

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Quand Dugarry avait osé, des années après, dire qu’il était, à leurs débuts “aussi fort que Zizou”, il avait déclenché les foudres de ses détracteurs.

Yes you Caen ?

Face à ce genre de déclarations, il y a deux positions radicales :

  • Ceux qui ne peuvent y croire, car ils se font du talent une image intouchable : “génie”, c’est de la même racine que “génétique” : les meilleurs l’ont toujours été, sans rien avoir à y faire.
  • Ceux qui, au contraire, ne jurent que par le “no pain no gain” des américains et qui voudraient (faire) croire que, qui qu’on soit, “Quand on veut, on peut !”.

Evidemment, j’imagine que la vérité se situe quelque part entre les deux.

J’ai donc souhaité plonger un peu plus profondément dans le sujet, en formulant mes hypothèses sur ce qui, peut-être, peut creuser un écart entre deux destinées.

En d’autres termes, grâce à quoi Orelsan a-t-il dépassé son meilleur pote ?

Complexe (d’infériorité)

T’as toujours été l’plus populaire de la bande

Dans son album “Le Chant des Sirènes”, Orelsan écrivait “La morale” : un texte particulièrement intime principalement destiné à son comparse de toujours, comme le laisse entendre l’outro du morceau.

La citation ci-dessus, qui ouvre la chanson, donne à mon sens une clé de départ sur leurs histoires respectives : Orelsan, plus introverti (on a oublié comment il était à ses débuts), moins charismatique ou à l’aise avec les filles (on préfère oublier comment il était à ses débuts !), a certainement voulu chercher plus fort que son ami une manière de se faire remarquer. Et l’écriture, quand on est le timide du duo, peut être une magnifique alliée.

Différence

J’étais un putain d’geek, avant qu’le mot existe.

Cette faiblesse de base, Orelsan ne va pas la cacher dans ses textes, mais au contraire l’assumer complètement. Ce qui est l’une des choses les plus dures en écriture : se livrer tel qu’on est.

Au-delà d’amener quelque chose de très original artistiquement, cela lui apportera le soutien d’un public fidèle : toute une partie de la France moyenne (provinciaux et autres no-lifes entourés de leurs “figurines de dessins animés”) qui se sent enfin représentée.

De son côté, même si je connais moins l’ensemble de ses sons (je n’ai toujours pas écouté son album solo par exemple) j’ai le sentiment que Gringe n’est jamais allé aussi loin dans l’exposition de ses failles et la définition d’un univers singulier.

Obsession

Faire partie des connards moyens, c’était notre pire cauchemar

Il y a aussi ce leitmotiv, particulièrement présent dans toute l’oeuvre d’Aurélien : ne jamais “laisser la médiocrité [l’] avoir”. Comme si sa peur la plus forte, c’était d’être moyen, banal (même s’il le revendique d’une autre manière dans ses textes). Ce qui est bienvenu lorsque l’on veut embrasser une carrière de cet ordre : cette obsession pouvant se muer en ambition, agissant comme un puissant moteur pour faire les sacrifices nécessaires.

Cette urgence on ne la retrouve pas aussi fort dans les textes de Gringe et peut-être n’est-ce pas un hasard.

Réalisme

Connais ta hauteur, va pas t’sur-classer

La première chose a faire, si on aime pas rester dans le ventre mou du championnat, c’est d’abandonner les domaines où on sent qu’on ne pourra jamais exceller.

A la base, le rêve d’Orel était de former un duo de producteurs avec Skread (son ami et compositeur attitré), comme leurs héros Chad Hugo et Pharell Williams, a.k.a. les Neptunes. Mais il a vite compris qu’ils ne joueraient jamais dans la même catégorie. Pour ne pas être “figurant dans le film de la vie d’un autre” et l’éternel second, il a donc lâché l’affaire pour se concentrer sur sa plume.

J’ai l’impression que Gringe, à l’inverse, n’a pas su faire ça pour lui-même, préférant rester longtemps dans l’ombre de son ami au lieu de creuser directement une autre voie (le cinéma par exemple, où je me dis que son physique et sa présence l’auraient avantagé).

Travail (dissimulé)

C’était des impros bien préparées

Ensuite, quelques soit nos relatives facilités, évidemment, il faut bûcher. Pour obtenir des textes magnifiques, il faut souvent écrire et réécrire, encore et encore, c’est la seule manière d’atteindre la fluidité et la puissance des très grands.

Même si Orelsan cultive depuis toujours un personnage de glandeur, qui est même devenu son premier fonds de commerce, il lui est difficile aujourd’hui de cacher qu’au fond, c’est un acharné de travail. J’avais adoré cette vidéo du Youtubeur P.A.U.L, l’un des premiers à chercher à décortiquer le paradoxe.

Etait-ce conscient ou inconscient ? Cela a dû en tout cas jouer grandement dans le décrochage des deux parcours : Gringe paraissant (ou paressant ?) pour le coup beaucoup plus fidèle, dans les faits, à leur image d’auto-proclamé “groupe de rap le moins productif”.

Persévérance

Faut qu’tu t’mettes à fond dedans et qu’tu t’accroches longtemps

Travailler beaucoup, c’est bien. Mais pour construire une carrière de cette ampleur, il faut aussi travailler longtemps.

Seul le temps permettra de passer d’un débutant sous influence à un artiste à l’univers accompli (voir pour s’en convaincre la différence entre la première et les dernières chansons de Stromae par exemple !)

Orelsan est aujourd’hui très lucide là-dessus : il a toujours été très persévérant... voire même “père-sévérant”, car c’est à l’image de son père qu’il associait ce trait de caractère dans ses interviews récentes.

Amateur de fables (il avait créé la sienne - “Un gros poisson dans une petite mare” dans son premier album), il est conscient d’avoir du faire comme la Tortue pour dépasser le Lièvre Gringe sur la durée.

Confiance

J’ai tous les flows, j’s’rai jamais sec

Et puis, toujours dans le documentaire cité en début d’article, une courte analyse de Skread m’a beaucoup marquée. Selon lui, les deux rappeurs ont une approche très différente du doute (et de la confiance, du même coup) :

  • Orel ne doute que de ses choix artistiques, de son travail. Cela lui permet de se remettre en cause de manière constructive et de progresser dans son art, sans tout jeter ou abandonner.
  • Gringe, a contrario, est plutôt victime d’un doute profond et destructeur, se remettant en cause personnellement et doutant de sa légitimité à faire ce métier. Ce qui, in fine, le paralyse et l’empêche de progresser.

Chance

On va dev’nir c’qu’on voulait être, merde !

Enfin, il y a évidemment un paramètre qu’on oublie trop souvent. Pourquoi le Big Bang c’était ici et pas là-bas ? Pourquoi le Destin semble nous aider ? Pourquoi la balle a-t-elle choisi ce côté du filet pour tomber ?

La chance est nécessaire pour que tous ces éléments s’alignent et il ne faut pas la sous-estimer. Pour la petite histoire, c’est d’ailleurs la première réponse que Pascal Obispo avance quand on lui demande pourquoi il a eu du succès.

Je me demande à quel niveau elle a pu jouer entre les deux copains Aurélien et Guillaume, peut-être comme une combinaison de tous les points cités ci-dessus.

Chacun sa route

Etre le héros de [votre] propre shonen

Il y aurait certainement d’autres éléments à creuser, idéalement des bouches mêmes des intéressés, pour tenter d’expliquer cette différence de destinée. J’assume ma totale subjectivité et le côté un peu vain de l’exercice.

In fine, tous les parcours sont riches et valables. Tout le monde n’a pas dans la vie l’ambition de “remplacer Johhny” et c’est tant mieux, cela n’est pas possible ni souhaitable, contrairement à ce que nombre de coachs en développement personnel ou entrepreneuriat voudraient nous vendre !

A votre tour d’éclairer votre parcours : est-ce que certains des passages plus haut vous parlent ? Comment pourriez-vous, à la lumière de l’histoire de nos deux compères, regarder et peut être réajuster votre stratégie artistique ?