Construire (merveilleusement bien), comme Renaud

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Un "merveilleux" compliment

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"Je trouve vos chansons merveilleusement bien construites"

L'heureux destinataire de ce compliment, c'est le chanteur Renaud, alors âgé de 25 ans seulement.

Et s'il ne sait vraiment plus où se mettre, c'est que celui qui le lui adresse n’est autre que... Georges Brassens, en personne !

Nous sommes en 77-78, le jeune loubard au grand coeur n'a sorti que deux albums ("Amoureux de Paname" et Laisse béton/Place de ma mob), mais c'est comme s'il avait déjà fini le jeu.

Il le dira lui-même : tous ses succès futurs lui paraîtront bien pales au regard de cette remarque de son idole de jeunesse.

On n’obtient pas ce genre d’éloge du grand Georges sans raison : voyons donc ce que nous pourrions apprendre de Renaud le maçon.

“Dans mon HLM” : architecture d’une chanson béton

Quitte à parler de construction, autant rester dans le bâtiment !

En 80, soit quelques années après sa rencontre avec le Maître, Renaud sortait “Dans mon HLM”, un de plus ses grands tubes, très représentatif de son immense talent d'architecte.

La structure : des fondations solides

Une bonne chanson, c'est souvent et avant tout un agencement cohérent et lisible de ses matériaux de base :

  • Les incontournables : des couplets et un refrain (même si certaines oeuvres peuvent s’en passer)
  • Les optionnels : pont, intro, outro (et autres inventions ?)

Mise à part le nombre de couplets relativement élevé (6 en tout), la structure de notre texte est ici on ne peut plus “basique” :

Couplet 1 — Refrain — Couplet 2 — Refrain — Etc.

Pour prendre conscience de la maîtrise de Renaud, il va falloir regarder plutôt le lien entre ces différents éléments.

Le refrain : la cage d’escalier

Chronologiquement, le refrain n’arrive qu’après le premier couplet, mais cela sera plus pratique d’en parler tout de suite :

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Poser le cadre

Oh putain, c'qu'il est blême, mon HLM

Le premier vers est on ne peut plus clair : Renaud y place le sujet central et le titre (légèrement tronqué) de la chanson.

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Susciter la curiosité

Et la môme du huitième, le hasch, elle aime

Le second vers, au déjà du jeu de mot qui fait toujours plaisir, agit comme un hameçon. Il formule une promesse dont on attendra la résolution :

  • Qui peut donc bien être cette mystérieuse habitante du 8ème étage ?
  • Et est-ce que le 8ème est le dernier ?
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Raccorder l’ensemble

Ce refrain, c’est un peu la cage d’escalier du bâtiment.

Répété tout le long du morceau, il permet de lier efficacement chaque couplet au propos central : en quoi son HLM serait-il aussi blême ?

Les couplets

Eau, gaz (et personnages) à tous les étages

L’auto-proclamé “chanteur énervant” a imaginé sa chanson autour d’une idée diablement efficace :

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1 couplet = 1 étage = 1 habitant *

(* sauf pour le 6ème couplet où il en décrit plusieurs d’un coup)

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C’est ce qu’on peut appeler une “chanson-liste”.

Il avait déjà utilisé cette formule pour son tout premier chef-d'oeuvre, écrit autour des 12 mois de l’année (1 couplet = 1 saison) :

Couplet 1 Ils s'embrassent au mois de Janvier [...] Ils sont pas lourds, en Février [...] Quand on exécute au mois d’Mars [...] (Etc.) Hexagone (1975)

Un aménagement précis

Pour faciliter notre repérage dans l’immeuble, il a également conçu un format qui se retrouve dans chaque couplet :

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Une jolie porte d’entrée

Toujours le même premier vers pour ouvrir, avec le numéro d’étage :

Couplet 1 Au RDC, dans mon HLM Couplet 2 Au 1er, dans mon HLM (Etc.)

Débuter chaque couplet par ce repère lui permet de rendre très lisible, tout de suite, la structure de la chanson.

C’est ce même procédé qui est utilisé dans les comptines dont raffolent les tout-petits, justement parce que cela aide énormément à l’assimilation :

Couplet 1 Lundi matin, l'empereur, sa femme et le petit prince [...] Puisque c'est ainsi nous reviendrons mardi. Couplet 2 Mardi matin [...] (Etc.) L'Empereur, sa femme et le petit prince, Traditionnel (XIXe)

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Petite visite

Puis, une description fine de l’habitant des lieux :

Couplet 1 [...] y'a une espèce de barbouze qui surveille les entrées, qui tire sur tout c'qui bouge, surtout si c'est bronzé [...]

Couplet 2 [...] Y'a l'jeune cadre dynamique Costard en alpaga C'lui qu'a payé vingt briques Son deux-pièces-plus-loggia [...]

On retrouve cette manière de croquer les personnages dans pléthore de chansons de Renaud (comme dans “Marche à l’ombre” du même album, pour n’en citer qu’une).

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Par ici la sortie

Et enfin, le même dernier vers pour fermer, avec un effet de style :

Couplet 1 [...] C’est vous dire s’il est con Couplet 2 [...] C’est vous dire s’il est triste (Etc.)

Au delà du plaisir d’anticiper le jeu de mot, cette formule nous annonce à chaque fois l’arrivée du refrain.

Quelques années plus tard, il userait d’une idée proche pour chanter l’amour de sa fille :

Couplet 1 Lolita défends-toi fous-y un coup d'rateau dans l'dos Couplet 2 Un par un, plantés dans le cuir de mon blouson dans l'dos Couplet 3 Et je crois pas que ta mère voudra que je lui fasse un petit dans l'dos (...) Faut profiter un peu du vent qu'on a dans l'dos Morgane de toi (1983)

A l’échelle des 6 couplets, ça donne ça :

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Dernier couplet : la toiture

Construire une chanson, c'est soigner son développement et... sa chute.

L’astuce est de toujours garder le meilleur pour la fin, en terme d’émotion, de message, d’ouverture.

Même dans le cas d’une juxtaposition de personnages, certains représentent quelque chose de plus fort et méritent une place à part.

Finir haut

Ce n’est donc pas un hasard si Renaud réserve le dernier couplet (et étage) à sa "copine Germaine" :

Couplet 6 (dernier) [...] Quand j'en ai marre d'ces braves gens J'fais un saut au huitième Pour construire un moment Avec ma copine Germaine Un monde rempli d'enfants Et quand l'jour se lève On s'quitte en y croyant C'est vous dire si on rêve

Après les descriptions peu flatteuses des autres habitants, ça fait du bien d'entendre parler d'amour, d'enfants et... d'auto-dérision. C’est aussi le personnage avec qui il semble avoir le lien le plus intime, ce qui va automatiquement nous toucher plus profondément.

C’est peu ou prou la même idée qu’il avait utilisé pour “Les charognards”, en faisant intervenir à la toute fin le personnage de la jeune fille, dont la simple compassion tranche avec le manque de tact des autres badauds.

Elle n'a pas dix-sept ans cette fille qui pleure En pensant qu'à ses pieds il y a un homme mort Qu'il soit flic ou truand elle s'en fout sa pudeur Comme ses quelques larmes me réchauffent le corps Les charognards (1977)

Boucler la boucle

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Et puis, c’est enfin l’occasion de résoudre le mystère planté depuis le premier refrain :

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“La môme du 8ème” = “ma copine Germaine” !

`Renaud fait se rejoindre en apothéose couplet et refrain, au faîte de son texte, et ça, c’est assez beau et technique pour être applaud

L’anecdote bonus

Pour finir, même si cela n’a pas de rapport avec la construction à proprement parler, une petite anecdote qui mérite d’être contée :

Contrairement à ce que laisserait supposer le titre de la chanson, Renaud n’a jamais habité en HLM !

Il y a juste rendu visite un jour à son frère Thierry... ce qui lui a suffi pour écrire cette chanson qui transpire le vécu.

Cela donne une idée, au delà de son don pour la structure, de l'incroyable capacité de Renaud à saisir et retranscrire l'essence d'un lieu, ou d'une société.

A vos truelles !

Est-ce que ces quelques plans de coupe du chanteur au bandana vous donnent des idées pour (re)construire une de vos chansons ? Auriez-vous moyen de trouver de nouveaux points de repères, plus clairs, pour organiser votre texte ?

C’est à vous de jouer !

Bonne écriture, car comme aurait dit le Renard lui-même : maintenant “ça suffat comme-ci, faisez-en des chansons !”