Savoir donner, comme Florent

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Je n’ai jamais été un grand fan de Florent Pagny. Comme beaucoup, je me suis souvent moqué de son côté “rebelle en mousse”, qu’il partage avec son acolyte Patriiiiick.

Mais je garderai les piques pour aujourd’hui.

Déjà parce qu’il a annoncé récemment être atteint d’une grave maladie, et que ça, c’est pas marrant.

Et puis parce qu’en 1997, j’avais 11 ans. Et que je le veuille ou non, je n’ai pu esquiver ce tube implacable, accompagné d’un clip devenu un classique :

Savoir donner Donner sans attendre Ne rien faire qu’apprendre Apprendre à aimer Savoir aimer - Lionel Florence (pour Florent Pagny)

Florent Pagny est principalement interprète et rarement auteur ou compositeur de ses chansons.

Ces mots sont donc du parolier Lionel Florence, et la musique, de Pascal Obispo. Les deux filous lui ayant d’ailleurs concocté 6 ans plus tard Ma liberté de penser, un autre méga-tube sur cette même idée de la générosité 😄.

Pour être honnête, si je suis allé repêcher cette chanson, ce n’est pas pour parler voix de ténor, poncho et compa(tago)gnie : je connais trop peu la carrière de l’intéressé pour m’y risquer. Mais simplement parce que ces quelques vers me sont revenus en tête en réfléchissant à la question du don.

Savoir donner...

Etre artiste - a fortiori écrivain.e ou parolier.e - c’est être confronté.e, à la base, intimement à cette notion.

C’est parce qu’ils.elles nous donnent beaucoup qu’on se sent aussi proche des auteur.e.s qu’on admire : on a l’impression (assez réelle) qu’ils nous offrent une partie de leur vie, de leur intérieur.

...au délà de ses créations

Ceci posé, certain.e.s artistes vont encore plus loin, dépassant le périmètre de leur propre carrière pour essayer d’aider leurs confrères, voire la société entière.

Ils.elles ont souvent été des modèles pour moi, et j’y ai particulièrement repensé ces derniers temps en lançant ce blog sur lequel vous vous baladez.

Je me suis demandé ce qui avait pu les (et me) motiver à agir de la sorte et j’en ai tiré 7 hypothèses. Soit :

6 bénéfices... et 1 piège

1. Dépasser son nombril

Dans notre culture occidentale actuelle, l’accomplissement personnel est un peu devenu l’objectif suprême. Nappé.e.s de sauce américaine, on se motive à coups de “Just Do It” et “Yes We You Can”. On baigne dans des environnements où l’individualisme et la compétition sont rois, et l’univers artistique n’y échappe pas :

Bon en même temps les artistes c'est pas mieux hein Tous là à courir après leurs petits albums, leurs promo', leurs distrib' À tous gratter tout c'qu'ils peuvent sur l'mouvement alors qu'ils le ralentissent lentement Freestyle des Inrocks / Gosse-beau - Kacem Wapalek

Cette atmosphère peut finir par dégouter.

C’est mon cas, j’ai toujours été mal à l’aise avec la position très centrale et parfois égocentrique de l’artiste, en particulier lorsqu’on est également interprète de ses textes.

Créer ce blog, concrètement, c’est une manière de me décentrer. Je relativise ainsi mes créations en les intégrant dans un mouvement et une “Histoire de la chanson” beaucoup plus large.

2. Renvoyer l’ascenseur

J'avais ton âge, y a à peu près ton âge Le passage à l'âge adulte est glissant dans les virages Devenir un homme, y a pas d'stage, pas d'rattrapage Maintenant qu’t'es dans l'grand bain, devine comment on nage Notes pour trop tard - Orelsan

Qu’est-ce qui pousse Akhenaton à hypothéquer sa maison pour produire le premier album des Psy4 ? Ou Francis Cabrel à racheter la vieille école de son village pour accueillir des auteurs-compositeurs “en développement” lors des “Rencontres d’Astaffort” ?

Quand on a un peu d’expérience, voire eu la chance de connaître un succès important, on sait comme la route est longue pour passer de ses rêves à la réalité d’un métier. Alors on aide comme on nous a aidé (ou comment on aurait aimé être aidé).

L’humoriste Jamel cite ainsi souvent ceux qui l’ont tendu la main à ses débuts et qui ont changé sa vie : “Papy”, son premier prof d’improvisation à Trappes, ou Jean-François Bizot, qui l’a programmé le premier sur Radio Nova. Quand il en a eu les moyens, il a voulu à son tour créer le “Comedy Club”, pour entraîner les nouvelles générations de stand-uppers Français dans son sillage.

A ma très modeste échelle, je ressens une motivation similaire en créant ces articles : apporter ma pierre à l’édifice à notre “mouvement” et vibrer avec tous ceux.elles. qui partagent avec moi la passion d’écrire.

3. Varier les plaisirs

Je suis lui, lui, lui et lui et lui aussi et lui aussi... et je suis lui aussi... et puis lui, lui je veux pas le décevoir. Je suis elle, elle et elle aussi, je suis français, espagnol, anglais, danois, je suis pas un mais plusieurs. Je suis comme l'Europe, je suis tout ça, je suis un vrai bordel. L’auberge espagnole (film) - Cédric Klapisch

Le bonheur est dans le “Et” : nous ne sommes pas qu’une seule identité.

Même si le choix et la répétition d’une pratique très précise sont indispensables pour progresser significativement, trop s’enfermer dans un rôle peut aussi devenir tristement limitant pour notre existence, voire assécher notre créativité.

Il y a plusieurs manières d’aborder le même talent, ou le même domaine d’activité, ce qui peut nous permettre de se rafraichir les idées... et d’enrichir sa vie !

Pour poursuivre sur le fil de ce blog, cette activité est très ressourçante : elle me permet d’aborder ma passion - l’écriture de texte - sous un angle plus analytique. Essayer d’enseigner, d’ailleurs, reste la manière la plus efficace de structurer ses connaissances et son savoir sur un sujet.

4. Avoir plus d’impact

Oui j'ai compris que j'avais un cœur mais pas que pour mourir Que là-bas j'avais des frères, des sœurs, des enfants à nourrir Que toute cette gloire est utile si elle peut servir À sortir du noir tout plein de petits qui rêvent de grandir Si c’était le dernier - Diam’s

Même en atteignant des sommets de notoriété, on se heurte je pense avec l’écriture et l’artistique en général à un douloureux paradoxe : celui de jouir d’une grande influence, doublée d’une immense impuissance.

“Jamais une chanson ne sauvera le monde”, chantait Sinsemilia.

Est-ce ce qui a poussé Daniel Balavoine à s’engager dans des combats humanitaires aussi connus aujourd’hui que sa musique ? Ou plus récemment Diam’s à arrêter le rap pour créer sa fondation en Afrique ? Je pense à Coluche aussi, qui s’est servi de sa notoriété pour créer “les Restos du Coeur”, et qui est allé même jusqu’à se présenter “sérieusement” à l’élection présidentielle.

Je n’ai pas d’exemple personnel à partager sur ce thème, je suis encore loin d’actions ou ambitions de ce calibre !

5. Suivre la nature

C’est l’histoire de la vie Du cycle éternel L’histoire de la vie - Le Roi Lion (Disney)

En avançant dans la vie, je remarque que mes préoccupations changent.

Comme un décentrage progressif. En venant au monde, je n’avais aucune conscience des autres, puis j’ai appris à composer avec eux. Adolescent, c’est la rebellion qui dominait. Et jeune adulte : l’envie de m’accomplir individuellement en me taillant la plus belle part de lumière.

Ces dernières années (en passant la trentaine dirons-nous), j’ai l’impression que quelque chose s'apaise, que je prends plus la mesure de notre inter-dépendance, de l’importance toute bête d’aider son prochain.

6. Donner pour recevoir

Quand je pense à toi, je pense à moi La chanson des Restos - Jean-Jacques Goldman

Evidemment, rien n'est complètement désintéressé : même le plus pur altruisme apporte quelque chose à celui qui donne : au minimum, cela nourrit notre besoin de donner !

Mais il y a également une motivation qu’on pourrait définir comme un “remboursement différé”.

Quand ils.elles participent à la tournée des "Enfoirés" par exemple, les artistes donnent certes de leur temps gracieusement, mais bénéficient en retour d’une forte visibilité et d’une augmentation de leur capital sympathie (ce qui nourrit régulièrement les attaques de leurs détracteurs).

Dans un autre style, même si vous lisez en ce moment cet article tout à fait “gratuitement”, cela me rend visible à vos yeux. Si vous appréciez le contenu, un pont de confiance se créera entre nous. Qui débouchera peut-être un jour sur un projet commun ou une opportunité cette fois peut-être rémunérée.

Une dernière pour la route...

La liste ne serait pas complète si je ne partageais pas aussi une dernière hypothèse, moins reluisante, mais qui mérite sa place ici.

Et si donner aux autres, c’était aussi une belle manière de... se planquer ? 😃

7. Esquiver sa carrière artistique

Ces ambitions passées mais auxquelles on repense Comme un vieux coffre plein de vieux jouets cassés Veiller tard - Jean-Jacques Goldman (encore lui)

Cabrel, Diam’s, Jamel et les autres n’avaient déjà plus grand chose à prouver artistiquement, quand ils ont choisi de lancer leurs projets parallèles.

Mais loin de ces destins-là, combien sommes-nous de profs, coachs, journalistes, managers, critiques, patron.e.s d’association ou de salles de spectacle qui, à force de vouloir aider les autres, n’avons plus de temps ou d’énergie à consacrer à la construction de nos propres oeuvres ?

Cette question est infinie et vous vous en doutez, je me la suis posé un millier de fois avant de créer ce site. Etait-ce une stratégie de plus pour passer du temps loin de mes chansons ? Impossible d’y répondre, je continue donc d’avancer en cherchant le meilleur équilibre entre ces deux activités.

Maintenant, à vos plumes !

J’espère que ces quelques réfléxions vous auront parlé. Est-ce que des passages résonnent en vous ?

N’hésitez pas à m’écrire tout ce que ça vous inspire à hugo-at-hugoduvillard.fr, cela me fera grand plaisir de vous lire.

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Et d’ici-là, surtout, “faisez-en des chansons” !