Ecrire des chansons en mode Agile

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En mode à qui ?

Les méthodes “Agiles” (et non pas “à Gilles”, petit.e malin.e) sont un ensemble de pratiques apparues dans les années 2000 et qui ont révolutionné l’univers du développement informatique.

En résumé, au lieu de promettre un logiciel “parfait” au bout de x années, elles invitent à en publier tout de suite une version “imparfaite”, testable par les utilisateurs et améliorable progressivement.

Application à l’écriture de chanson

Cette philosophie n’est pas réservée au monde du logiciel et constitue en réalité la manière la plus simple et naturelle d’avancer sur n’importe quel projet : nous allons voir ici comment elle peut nous aider pour nos chansons !

(Version) “Finie” vs “Finale”

Le principe, plutôt que de vouloir terminer notre chanson du premier coup, sera donc d’en viser une première version “finie”.

C’est à dire :

  • Concrète (par exemple un texte, une partition, un enregistrement audio)
  • Unifiée (qui existe en une seule place, contrairement à des brouillons dispersés par exemple)
  • Améliorable (cette version sera la dernière... jusqu’à la prochaine !)

Les bénéfices

Cette approche a de multiples avantages :

Atteignable

Une version finie, ça se gère.

Viser dès le départ le point final d’une chanson peut être tétanisant, probablement irréaliste et... terriblement inefficace. A contrario, on peut découper la montagne en se donnant l’objectif d’en écrire une v1, qu’on améliorera ensuite (v2, v3, etc.).

Gratifiant

Une version finie, ça se voit.

Contrairement aux brouillons dispersés un peu partout dans ses cahiers, on peut voir concrètement le résultat de notre travail : réécouter la chanson en se baladant, lire son texte d’une traite. On a la fierté de pouvoir mesurer le travail effectué !

In situ

Une version finie, ça ne ment pas.

A la réécoute, on capte tout de suite que cette image qu’on aimait tant ne tient la distance. Ou que ce mot qui ne payait pas mine, pour le coup, se révèle très puissant au milieu du refrain.

Partageable

Une version finie, ça se fait écouter.

Impossible d’avoir un retour d’un ami sur un tas de brouillons. Mais avec un enregistrement, même perfectible, on a ce plaisir (et ce trac) de sortir enfin l’idée du placard. Et évidemment là aussi, on voit très vite ce qui fonctionne... on non !

Inspirant

Une version finie, ça ouvre des perspectives.

Comme en randonnée, où le franchissement d’un col nous permet de découvrir ce qu’on ne voyait pas depuis la vallée. A part être Renaud et écrire “Laisse Béton” sur un coin de table en 20 minutes, il est généralement impossible de sortir une version parfaite du premier coup. C’est parce qu’on a posé une première structure qu’on voit débouler les mots qui manquaient.

Mesurable

Une version finie, ça se quantifie.

On ne peut pas savoir quand on a fini un brouillon. Mais une version, oui ! Mieux encore qu’”écrire x heures”, c’est un objectif clair et motivant qu’on a plus de chance de tenir.

Comment on fait ?

Nous avons vu les avantages de la philosophie Agile pour booster notre écriture. Maintenant, passons à son application concrète !

Ce qu’on veut, c’est choisir le prochain petit pas qui soit à la fois le plus accessible et le plus motivant pour avancer notre chanson.

Dans cette optique, nous allons nous appuyer sur un autre concept qui a fait ses preuves, emprunté cette fois-ci au monde plus large du management : la définition d’un objectif S.M.A.R.T.

S comme Spécifique → Un format défini

A quoi doit ressembler notre version finie ?

Ce pourrait être un texte simple, ou bien une maquette chantée avec notre mélodie sur un accompagnement de piano.

Pour ma part, j’ai démarré cette année le projet “Karaoké” : je prends une chanson célèbre, sur laquelle je ré-enregistre mes propres paroles à la place de l’interprête. Mon format visé est donc un enregistrement audio et le texte original qui va avec (je détaille plus bas pourquoi j’ai choisi ce format).

M comme Mesurable → “Fini” ou non ?

Comment saurons-nous que nous avons terminé cette version ?

En complément d’un format, il nous faudra un canal de publication spécifique. Par exemple un dossier d’ordinateur explicite “Dernières versions” ou un envoi à un.e ami.e en message privé. L’idée centrale, c’est qu’il y ait l’acte de “pousser en prod”, comme disent les developpeurs : cette version doit être arrêtée et disponible en l’état.

Pour mes Karaokés, je publie mes nouvelles versions sur une playlist privée Soundcloud. Celle-ci est uniquement accessible via ma page de site dédiée, pour ne pas mélanger avec mes productions plus abouties.

A comme Ambitieux → Le plus de valeur possible

Quel format nous apportera le plus de motivation et de satisfaction ?

Je sais jouer de la guitare, chanter, composer, mais ce qui me passionne le plus, c’est de me prendre la tête sur mes textes ! Avec les “Karaokés”, je peux passer le plus de temps possible sur ce volet. Me couler dans la structure d’une mélodie que j’aime est aussi particulièrement stimulant pour explorer de nouvelles voies d’écriture, apprendre, m’amuser.

Mais l’ambition pourrait être au contraire de mettre l’accent sur une composition originale ? Ou un texte sans forme pré-existante ?

R comme Réaliste → Avec le moins de contraintes

Que pouvons-nous simplifier au maximum pour rendre le tout accessible ?

Plus on limite l’exigence sur les éléments accessoires, plus on peut se concentrer sur notre coeur de valeur. Ainsi pour mes Karaokés, à part le travail du texte, l’investissement est proche de zéro. Que ce soit en technique, en temps ou en énergie : pas de mélodie à trouver, pas d’instrument à jouer, pas de son à peaufiner (j’enregistre en une ou deux prise sur Audacity avec mon micro d’écouteurs de qualité médiocre).

T comme Temporel → Une date (et heure) de livraison précise

Pour quand exactement nous engageons-nous à rendre notre nouvelle version ?

Je fixe auprès de ma compagne chaque semaine une heure précise, qui est ma limite de publication. J’aime ce délai qui me laisse assez de temps pour choisir mon sujet, explorer, écrire, tout en suivant d’autres projets en parallèle. Au délà (sur un mois par exemple), j’aurais l’impression de risquer la procrastination ou le perfectionnisme.

Et ensuite ?

Vous avez réussi votre première version finie ?

Pour commencer, un grand bravo ! Vous pouvez être fier.e de vous. Prenez le temps de célébrer cette chanson qui évidemment n’est pas parfaite, mais a l’immense mérite d’exister. Vous pouvez souffler un coup, faire autre chose, vous reposer et laisser tout ça décanter.

Ensuite viendra le temps de relancer la boucle pour, au choix :

  • Ecrire la v1 d’une autre chanson
  • Affiner cette v1 pour en faire une v2

Maintenant, à vos plumes !

Est-ce que ce processus vous a donné envie pour une prochaine (version de) chanson ? Vous connaissiez la méthode à Gillou ? Les objectifs S.M.A.R.T. ? Pour ma part, c’est ce que j’ai trouvé de plus efficace pour sortir enfin toutes ces idées qui végetent dans mes cahiers.

Je vous souhaite la même chose et d’ici-là, évidemment, faisez-en des chansons !